vendredi 22 avril 2011

Les entrelacs des yeux de chat

On va commencer avec un tour de magie : le truisme dissimule le paradoxe du chiasme.




Article phénoménologue si possible, la faute à Merluponthe, ce grand et cher Merluponthe.

A propos de la peinture, du peintre, des formes, de la couleur. De l'inutile en étalage, comme d'habitude en philosophie. Mais on se sert plutôt deux fois qu'une, c'est gratuit, et, bien cuisiné, ça peut ravir les papilles les plus pensives.
Oui, osons dire qu'un peu de phénoménologie dans le métro parisien ou sous un soleil estival breton – je ne plaisante pas, même en faisant de la publicité éhontée, qu'on se le dise – fait du bien, beaucoup de bien. Tomber sur une expression telle que « la texture imaginaire du réel » , quand un homme de votre âge fait sa manche souterraine de sa voix cassée, ça vous soulage, vous allège et rempli d'allégresse. Certes, l'odeur incommodante gêne l'esprit en pleine lecture, et tout en faisant la moue habituelle au pauvre homme (le petit sourire tordu excusant les yeux qui se baissent de honte), on prie pour qu'il passe vite, qu'il change de rame pour se casser un peu plus l'espoir dans la voix, car ce qu'on lit là, c'est de la pensée en lingots d'or, à défaut de pièces de deux.
Tiens, il a changé de rame, ça y est. On peut se la refaire.
« Puisque le tableau n'est un analogue que selon le corps, qu'il n'offre pas à l'esprit une occasion de repenser les rapports constitutifs des choses, mais au regard pour qu'il les épouse, les traces de la vision du dedans, à la vision ce qui la tapisse intérieurement, la texture imaginaire du réel ».
Là, je pense à Isabelle. Celle qui m'a montré la texture imaginaire du réel d'une certaine vérité, ou encore...une réalité. Une peinture existante, une immense toile mouvante, une parmi tant d'autres, celle qui m'est propre, mais bien modifiée, altérée, exaltée.



Sous le soleil marin, les ombres des arbres s'allongent sur la route. Levé au-dessus de la baie du Mont-Saint Michel, l'astre va se coucher derrière l'horizon qu'on scrute depuis les remparts de la cité malouine. On a beau savoir qu'il ne se couche jamais vraiment, s'évertuant plutôt à réveiller les âmes d'en bas qu'à se laisser couler, funambule dans une dernière prouesse, sur la ligne infinie du ciel et de la mer, on aime se dire qu'il va dormir sous les eaux pour mieux illuminer demain. La vue nous transporte à ses côtés, on remonte le chemin de chaleur de ses rayons pour se laisser aveugler. On distingue les bords du cercle, parfois, pudiques et brûlants. Pourtant, en les contemplant, on les rejoints et on les atteints. Et de se laisser couler derrière cette mer.




Alors nous restons là, sur un rempart touristico-insupportable, dans le métro ; à dévisager un crépuscule et les publicités imbéciles de la station Bréguet-Sabin. On lit une citation d'André Marchand : « je crois que le peintre doit être transpercé par l'univers et non vouloir le transpercer...j'attends d'être intérieurement submergé, enseveli. Je peins peut-être pour surgir ». La tête remuante refuse cette idée, fait même peur à certains voisins ; mais il en faut peu pour les choquer. Un soupir s'évapore dans le brouhaha d'un métro fracassant. Voilà tout ce qui surgit.


On contemple le reflet des autres sur la vitre, et aussi son propre reflet. Qui nous regarde, perplexe. Les rêves sont en route, surtout qu'il reste quelques stations. On rêve sur le reflet ou sur l'original. Pour savoir lequel est le vrai, lequel est le reflet, il faudrait les yeux d'un autre, ou leurs reflets.
Si l'œil est fenêtre de l'âme, alors mon âme dialogue avec elle-même. Suffit simplement d'un reflet, vitre, miroir...plus osé : autrui ?
Se rencontrer soi-même ou rencontrer autrui, prolonger le mystère de l'œil, cette ligne de fuite de la pensée, pour se perdre devant un tableau mouvant. La confrontation aura lieu, couleur contre couleur, elles-mêmes prenant leurs formes dans ce choc. Pas d'imitation, quand la couleur est ce qui rend visible. Le secret des artistes ? Laisser rêver les couleurs, et voir pour savoir jusqu'où cela pourra mener. Nul part, à l'intérieur, ailleurs, n'importe où. L'inconnu ? Laissons rêver les couleurs.


« Les peintres, au fond de l'impasse, paraissent oublier les problèmes de la peinture, se laissent attirer ailleurs, et soudain en pleine diversion les retrouvent et franchissent l'obstacle ».




Tout tour de magie finit par une interrogation.


Faut-il apprendre à voir le monde ?





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