dimanche 19 juin 2011

In Utero

"- Explique-leur, qu'il m'a dit, explique-leur d'où ça vient, cette histoire de Ville-Monde. On a l'impression qu'elle sort de nulle part, ou que tu l'as piquée à un autre...tu ne l'as pas piquée, n'est-ce pas ? Alors montre-leur, je te dis."



Soit. Pourquoi pas. Ça aurait pu commencer par "Il appela la lumière jour, et il appela les ténèbres nuit. Ainsi, il y eut un soir, et il y eut un matin : ce fut le premier jour", mais ça aurait fait un peu too much. Pourtant, c'est une Genèse, un vin qui a vieilli, une fleur qui a laissé ses pétales grandir jusqu'à recouvrir le ciel, ou bien une tache d'encre qui envahit peu à peu la feuille, formant une mare noire de plus en plus importante, qui croque le blanc et se rit des lettres.

Tu vois, je leur montre. Ça a été le premier vers d'un long poème.



I


J’ai été guerrier foulant la terre d’Afrique
passant mes nuits à danser autour d’un feu envoûté.
Dans une transe errante, une transe étoilée,
je marchais parmi les lucioles de la forêt éthérée.

Amant du feu mon esprit était mes jambes ;
il sautait, il sautait
comme une antilope des savanes sous
les rugissements des femmes des enfants, sous
les tam-tams fous et sexués
entraînant mes jambes dans une orgie de rythmes.
Battements du cœur, du corps, je battais le sol,
je battais la vie dans une orgie de rythmes

Mes pas défiaient les cieux, armés de cris de joie.
Et les chants dansaient comme mille feux de joie.

Je nage en sueur dans une mer de battements.
Les vagues de chants et les rouleaux de rythmes
noient ma raison ; je sombre au fond de la folie :
ce sont des rythmes d’antan, hors du temps
c’étaient des rythmes de demain, hors du temps.
Présent, passé, futur, passé se mêlent
en une orgie battante, frappée par les tam-tams sexuels.

Mes pas défient les cieux, armés de cris de joie.
Et les chants dansent comme mille feux de joie.

Je danserai, je danserai sur la mer de rythmes.
Danse nuptiale du corps et de l’esprit
où l’esprit pénétrera chaque parcelle de mon corps
Il perdurera dans le présent, cette révolte dansée
il sera immortel
il sera intemporel
pour un temps dans une orgie de rythmes.

Mes pas défieront les cieux, armés de cris de joie.
Et les chants danseront comme mille feux de joie.

Je serai guerrier foulant la terre d’Afrique
passant mes nuits à danser autour d’un feu envoûté.
Dans une transe errante, une transe étoilée,
je marcherai parmi les lucioles de la forêt éthérée.




II



Je suis de la Ville.
Celle qui éblouit la nuit ; éteint le jour.
Comme tous ici, je suis mené par un métronome
qui nous berce dans l’illusion d’une liberté mature
alors que nous sommes de vieux enfants.
Petit, je voulais être guerrier foulant la terre d’Afrique
affrontant la nature le jour, danser avec les dieux la nuit.
J’étais guerrier sur un chemin de terre, de sueurs
je voulais être Homme sur un chemin de chaleurs.
Mais je suis de la Ville
et une pluie de plomb
me réchauffe de ses rayons mouillés
entre les dunes d’acier et les tempêtes de bruits

Je vis dans un désert sans chaleur
comme un touareg dans la Ville.

Nos vies sont des tempêtes de bruits
interrompues parfois par un klaxon incessant, insistant :
l’Amour ! nous broutons le temps avec le troupeau
Là où le corps n’est qu’un objet,
où la pensée n’est qu’un moyen,
c’est là où je suis, Ville-Monde...
je voulais être un guerrier foulant la terre d’Afrique,
simple homme sur un chemin de chaleur
dansant, dansant pour réveiller le Soleil
qui fermerait mes yeux en s’éveillant sur ma terre.

Je suis, nous sommes un sauvage dénaturé
comme un touareg dans la Ville

Je suis, nous sommes un fou à lier
un fou délié un fou égaré
comme un touareg dans la Ville.





C'était après ce morceau de songe, perdu au coin de l'horloge. J'étais debout dans la Ville-Monde, dans ses sous-sols, entre deux rangées de lits superposés de cinquante étages.
Sur chaque matelas, des hommes et des femmes fumaient de quoi partir derrière l'horizon sans bouger un seul doigt. Ils avaient au moins trente centimètres pour laisser leurs rêves artificiels à l'air libre, et ils en étaient heureux, libérés, totalement soulagés, dans cette fournaise onirique. On marchait sur les corps qui tombaient des étages, et les survivants, en bas, riaient de nous survoler. On sentait dans la veine qu'on était proche de Dieu. C'était le septième jour.




Aucun commentaire: