mercredi 20 novembre 2013

Timber !






* On me parle des étoiles comme si elles coulaient dans mon sang. Je sens bien que je fais partie de leur famille, c'est vrai, mais je leur trouve une beauté plastique avant tout. Lumineuses, perchées loin de nous, elles paraissent immortelles et défient visuellement tous mes concepts de divinité. Je les entends, la nuit, au plafond de mon théâtre italien, murmurer entre elles des rêves lointains, mes vies passées, les souffrances jointes aux joies profondes. Uniquement quand mon souffle vit en rythmes doux, innocent des échos de mon être. Leurs berceuses parfois passent près de moi, mon nez en trous noirs et mes oreilles lunaires, pour s'infiltrer, bon poison, dans les interstices de la confidence. Je croise sur des chemins maritimes, des villes d'ivoire, des enfants orphelins, marqués par la guerre, tendus vers le ciel, le progrès, la modernité ; des femmes orientales ensemble dans un hammam, complices et heureuses ; je fus soldat, domestique, cheval des plaines amérindiennes, chat soyeux dans quelques palais sucrés ; présente sur tous les continents, à différentes époques, entourée par les mêmes âmes incorporées après nos vies, et nous recommençons, sans le savoir, nos êtres ensemble, tour à tour amants, parents, enfants, amis. Je ne crois toujours pas à la réincarnation, j'espère plutôt que je retrouverai quelque part les gens que j'aime. Celle qu'on appelle Héliotrope pense ainsi. Alors je peux le dire, même en face du plus inhumain des corps : il n'y a que l'amour, partout. Je ne sais pas faire autre chose, et je n'ai jamais su faire autre chose. C'est ce que me chantent mes étoiles, la nuit, quand je rêve et quand je revis.




Les petits sportifs se sont encore blessés en voulant remporter la partie. Je leur ai pourtant expliqué qu'il fallait d'abord réfléchir longuement avant de bouger la première jambe. Mais personne n'écoute le Docteur, même si elle est gentille et donne des bonbons ! Ecoutez le Docteur Azerty, mes petits amis, et vous verrez vos terrains surgir en vous, les ballons et les volontés se placer dans un rapport voulu, entretenu, désiré, là où se démarque le corps pensé du corps relâché. On a assez dit les torts de ces sports aux noms ennuyants : football, handball, basketball, baseball. Les types en charge de la Créa auraient pu faire des heures supplémentaires, un peu, on aurait donné une motivation à nos corps assoupis. Pourtant, sans être particulièrement intéressée par ce lien entre le corps et l'objet, la guerre en maîtrise et en volonté, je reconnais volontiers la beauté d'un ballon guidé par un pied expert, un goal mémorable, l'audace, la témérité, la vitesse et le placement. L'élégance de l'humain se retrouve dans l'adresse d'un joueur, qui jadis aurait été un combattant, un guerrier, un héros. Ainsi, on ne pourra jamais en vouloir à Maradonna, malgré les frasques et les allures chaloupées qu'il promène désormais. Il a montré la puissance de l'action, le dribble divin, et si on continue par là, la liberté de l'homme au milieu du déterminisme. Le joueur qui, dans le groupe, s'enfuit tout seul pour gagner au milieu des obstacles, des incidents, des tentatives d'assassinats sur son jeu, qui finalement triomphe du rempart, bref, qui dépasse l'indépassable, l'insurmontable, ce joueur surmonte l'humain, le temps d'un match. Il devient un surhomme qui possède désormais une pleine maîtrise de lui-même et de son art, et le voilà propulsé par la meute qui le transforme en héros. Il suffit de se ressentir dans l'excitation de la course quand un joueur de rugby passe les fameuses défenses de rocs, les remparts de chair que forme l'équipe adverse. Tout s'enflamme autour de lui, la rumeur surprise trépigne tandis qu'il court, comme jamais il n'a couru, pour triompher. Le seul problème du héros, c'est qu'il finit souvent seul, à attendre le moment de sa gloire. C'est pour cela qu'il n'y a que deux sports pleinement nobles selon moi : le rugby et la boxe. Les deux sports les plus radicalement opposés, si ce n'est que le triomphe survient après avoir surpassé la douleur, le choc, et abattu l'adversaire. Rituel ancestral, que je m'efforce de soigner, tant bien que mal, auprès de ces jeunes qui ont déjà entre les dents le goût du sang.





A J'ai passé ma nuit dans un club de jazz vaporeux, à tel point que les musiciens jouaient à partir de nos fumées. Ils étaient nos projections de tabac, du tabac à pipe macéré dans le rhum sucré pendant quelques années. Je ne me souviens que des musiciens blanchâtres, toujours changeants sous les projecteurs, insaisissables et pourtant entraînés dans une improvisation qui rappelait les bonnes heures de Pink Floyd parfois. Un jeune garçon est venu m'aborder pour parler de la poésie au milieu de la brume. Savait-il que je n'écrivais plus depuis longtemps ? Je l'ignore, mais il m'a parlé de la poésie avec enthousiasme et passion, tant que je n'entendais parfois plus du tout la fumée chanter sur la scène de nos désirs. Il y avait un décor rougeoyant de bleu derrière lui, des lampes vertes de bibliothèques, car les livres du club se perdaient dans les nuages de tabac. Pourtant, mon jeune ami avait sous le bras cinq ouvrages, poussiéreux et sentant le neuf encore ; jamais ouverts. Il avait dû étouffer sa gorge, se retenir de respirer, sentir les brûlures racler le gouffre, car le patron de ce club aime tester ses clients, les vrais lecteurs, les mordeurs de tabac, comme il les appelle parfois, quand il parvient à se dégager de la fumée frisant près de son comptoir en ébène sculpté d'arabesques et de rosas. L'autre m'a parlé de la poésie, donc. Un débat que j'avais eu auparavant avec des encriers de mes amis, sur le sens et la musique, l'éternel dilemme, et l'intérêt de nos lignes. L'intérêt surtout. J'avais perçu l'indicible, à la fin, en pointant du doigt l'envie irrépressible, l'inconcevable envie de faire chanter les mots  - inconcevable pour ceux-là qui n'ont jamais passé la limite. Aucun intérêt, mais il est plaisant de comprendre la langue dans toute sa beauté complexe, de la saisir, de la voir comme personne ne l'a encore taillée, ciselée, présentée. Ce qu'on appelle le style, j'appelle cela les yeux de l'encre. La respiration de la plume, du stylo, du clavier, de l'écran tactile, ce qu'on veut. Des yeux qui respirent et retracent dans un souffle de vie, l'origine même du rythme, un instant, une histoire, et la globalité de notre monde. Les paroles se perdirent ensuite dans l'immensité du brouillard, mais le jeune homme m'avait redonné l'envie, pourtant disparue. Elle était revenue, là, discrète et hurlante, pour chatouiller mes vers. Sans patience, j'allumais une cigarette. Elle était comme une cheminée nourrissant les nuages là-bas...les merveilleux nuages...




bd J'ai écouté la Reine des Brumes parler de poésie, très tendrement, allongée sur un tapis, sur son balcon de solitude. Je la comprends, un peu. Je crois, je crois seulement, car mon expérience est différente. Elle ne comprend pas que la poésie, infiniment réductrice, ne parle qu'aux initiés ou aux jeunes adolescents, voire à des célibataires nostalgiques. Non, la poésie est métonymique. Ce qu'elle dévoile, comme une porte dérobée sur la plaine, est bien plus vaste, puisqu'il s'agit de l'expérience qu'on a du monde. Le rythme, ses "yeux de l'encre" qu'elle décrit n'a de consistance qu'en comprenant comment il naît. Il tire son origine des sonorités, des sons qu'elle perçoit. La musique parle, c'est une tarte à la crème, c'est pourquoi elle est intelligible, transmissible, pratiquée par tous. Il lui manque, pour une compréhension symbolique, les couleurs sentimentales, ou les sentiments colorés, que procure chaque son, l'effet que produit le son sur le corps. L'effet physique (des rafales de basse provoquent la sueur, et si les rafales sont assez puissantes, on pourrait presque croire les percevoir, en les recevant de plein son) bien sûr, mais aussi l'effet cognitif, ou, je préfère, la représentation subjective et abstraite du son. Si je compare le démarrage d'une voiture à un rôt jaune-gris cyclique, enroulé sur des ronds qui noircissent selon la puissance du conducteur ; si je compare le chant d'un oiseau à un filet bleu et vert tenu dans l'air, entouré de bleu ciel et de jaune-vert ; ou alors le ronronnement d'un chat au rouge confortable tirant vers un moelleux marron ? Cette expérience du son, du son seul, emmène la poésie vers la peinture, la peinture vers la musique, et nous formons une boucle qui enferme tous les arts dans nos corps fabuleux, capables des plus belles correspondances...




Bakerloo Je ne suis pas d'humeur ! J'ai perdu mon argent dans la deuxième course...le bourrin trottait tranquillement, avec de se mettre à la faute dans le dernier virage. Coté à 2.1 contre 1, de bonnes statistiques (1.2.d.1.1.d.d.3.1), mais le jockey a sorti sa cravache vu qu'il perdait la corde, et que le numéro 12 arrivait par là ! L'autre a commencé à le frapper comme un fou, et le cheval a perdu pied...les cris dans les tribunes, je ne vous raconte pas ! Il était loin devant, l'autre aurait pu le doubler, mais il faisait deuxième, et les gens l'ayant joué gagnant auraient empoché la mise quand même...ah non, c'était mal vu de la part du jockey. Faire cracher son cheval comme ça, le cravacher salement, pauvre bête. Je suis allé le voir dans les boxes pendant la quatrième course, son entraîneur m'a dit qu'il n'était pas en forme cette saison, qu'il pensait à le vendre ou alors prendre une retraite bien méritée - comprendre empocher l'argent par les saillies réclamées par d'autres entraîneurs pour placer de nouveaux bourrins. C'est un bon cheval, il aura des saillies à faire sans nul doute, mais ses derniers résultats n'inspireront que moyennement la confiance des entraîneurs. Il était bon y'a quatre ou cinq ans, puis le prix d'Amérique bien sûr ! mais depuis...J'ai misé dans la sixième pour me remettre à flot, et le bourrin m'a rapporté 40 pour 10 placés. Bonne mise. Une femme à côté de moi a mis 450 euros dans son sac. Le troisième à avoir passé la ligne avait une cote dérisoire, alors forcément...
Je suis rentré un peu tard, j'ai entendu les enfants parler de poésie, entre autres. Il faudra que je les emmène sur le bord du champ de course un de ces jours. Je ne connais pas de meilleur poème qu'un cheval qui passe la ligne en tête, cent mètres devant les autres. Ça les changera de leurs bêtises insensées.




















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