mercredi 8 janvier 2014

Représentation





Encore un peu de marche jusqu'au prochain village. Je porte sur moi mon costume de chanteur, lavé de la veille, impeccable pour ce soir, repassé par une vieille qui m'a pris deux sous et m'a donné un coin de son étable. Royal. Il pleuvait à torrents dehors, tant que j'ai dû creuser des rigoles dans son champ en pleine nuit, pour ne pas qu'il se noie. Meilleure manière de la remercier, service contre service. J'aurais pu m'arrêter ici et lui demander de me prendre comme jardinier, mais elle crachait la générosité pleine de misère et la gentillesse qui cherche la solitude. Merci, brave fille, et que Dieu vous bénisse. Alors j'arrive à ce village, portant ma guitare et l'harmonica pas loin, les chaussures déjà boueuses. Il faudra tout relaver avant d'entrer sur scène.

C'est calme, ici. Les paysans survivent de l'agriculture, ne possèdent pratiquement rien, et n'aiment pas qu'on les dérange. Il y a un peu de blancs, pas suffisamment pour se sentir écrasé, trop nombreux pour qu'on soit à l'aise. Comme partout dans le pays, ils sont dans leur café, et les nègres, comme on les appelle dans cette partie de la rue, sont de l'autre côté. Moi je passe au milieu, juste dessus la ligne de haine, entre toutes leurs histoires, les morts, les coups qui pleuvent, les vexations et les insultes quotidiennes. On me regarde de chaque côté j'en suis sûr, alors j'espère que pour une fois, ils viendront de partout, tous ensemble, pour lyncher l'étranger. C'est toujours étrange d'entrer dans l'univers de quelques personnes, de s'y sentir en intrus, pour à la fin les bouleverser rien que par la voix, quand ils se rendent compte que je porte celle du grand-père qui vient de mourir, ou de la femme qui couche avec eux. J'estime qu'à ce moment là, j'ai réussi mon coup, ma soirée sera bonne en pourboire. Juste de quoi se moquer de la misère pendant quelques jours, avant de retourner dans ses bras de pute puante.

Ça ne se passe pas toujours ainsi. Quand j'arrive pendant des tensions, quand on vient de pendre un voleur, un violeur, qu'il me ressemblait parce qu'il était noir, et bien habillé – c'est tellement rare...D'autres me pourchassent, armés de fusil, me prennent pour un gibier, volent ma guitare, mes vêtements. J'ai toujours préféré la haine franche des blancs qui me regardent de loin, la haine du bord des yeux, le venin prêt à cracher, mais n'allant pas au delà car ils ne savent pas si la bête en face porte des maladies, la rage la vérole la tuberculose en plus de la peau noire. Je me suis habitué aux cailloux, aux chiens, aux coups et aux menaces. J'ai essayé d'aimer des filles blanches au risque de ma vie. Je chante des chansons sur mes promenades – je préfère le terme promenade à errance, car je me promène dans la nature accueillante, puis je me retrouve chaque fois que je joue et que je chante, qu'on me laisse gratter quelques cordes et mon bottleneck.

Arrêt devant une cabane en bois qui semble servir de cabaret du coin. Des piliers fracassés, un petit préau avec une table, trois chaises, deux chopes vides. Sur un banc, un gros bonhomme tire dans une pipe en malaxant un bouc crépu. Il porte des lunettes rondes et rafistolées avec du scotch, comme le milieu de sa pipe.



- J'suis venu jouer un morceau ou deux, savez à qui j'dois m'adresser ?
- Sans doute au vieux Théo, s'trouve que c'moi.
- Alors on a des choses à s'dire, Théo.



Il me montre ma scène. Un espace dans un coin, pas loin du comptoir, assez pour accueillir vingt à trente personnes. Il me demande avant si je sais jouer. Je vais pour lui lancer un morceau, et déjà quatre cinq curieux arrivent. Ils prennent place dehors, le bras sur un pilier ou assis sur une pierre, et attendent, afin de pouvoir rameuter du monde ou alors trouver autre chose à faire pour ce soir. Généralement, ces types ramènent des filles, et ils veulent du bon son pour être sûrs de leurs coups, ne pas décevoir, montrer son flair. Ils ont de la chance aujourd'hui, ils sont tombés sur un bon. Peut-être pas le meilleur, mais j'ai dans mon répertoire quelques chansons que les demoiselles apprécieront. Émotion d'abord, quelques chansons pour dire qu'on est du même monde, que mon village, c'est leur village. J'ai été battu par mon père, ma mère me prenait pour un moins que rien, j'ai pas aimé travaillé dans les champs, j'ai fugué et j'ai appris le blues pour gagner ma vie. A peu de choses près, on retrouve les mêmes histoires, avec plus de tendresse ou plus d'horreurs. Mais ça parle à tout le monde, on connaît mon langage, et c'est simplement ça qui me sauve la vie, depuis quarante ans maintenant.


We give the tramp a coin
Who drag his carcass on silex’s lanes
Under holy rains, facing wood’s sun
I’m walking heel up the sky

Oh, sure nobody likes to see my suit
Announcing deep in tone the next tune
Where kid’s eyes drown, women
fall in love and men pray
 I’m whistling a Soul Blues


Ils apprécient, je crois. Le vieux Théo me donne une tape sur l'épaule, rentre dans sa cabane et revient avec un verre pour moi. Je suis engagé pour ce soir. Je trinque avec lui pour officialiser le contrat, et je rentre pour voir comment on va s'installer, moi et ma steel-guitare. Une chaise, un verre, assez de place pour voir en continu le patron qui sera mon guide. Tout roule. Je demande si y'a un endroit pour me nettoyer, et le vieux m'indique une bassine d'eau de pluie derrière. Parfait. Je profite de la fraîcheur de l'eau pour repasser tranquille tous mes textes, accompagnés par les notes. Et puis tout en parlant de la New-Orleans avec le vieux et les gars qui restaient là, je me concentre. Afin d'être au mieux ce soir. Et je passe déjà au village suivant, aux risques qui m'attendent, les dangers du bluesman sur les chemins aléatoires de sa musique. Peut-être que je rencontrerai vraiment le diable, cette fois...peut-être que je croiserai une fille qui mériterait de donner son prénom à une chanson tristement joyeuse, une fille qu'on refilerait au diable, tiens, et le diable me la refilerait, car elle est insupportable. Je tiens une idée pour ce soir, et de ce que j'ai entendu, un des types souffre assez de sa lady quand il rentre chez lui. Je marche sur la frontière, tout le monde me regarde, et je chante un peu leurs histoires pour oublier la mienne.  









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