mercredi 16 juillet 2014

Jouvence




Litanies d'une encre




I



Je suis une encre qui sèche paresseusement sous la lampe terne du poète, dévouée à éclairer une chambre plongée dans les ténèbres du jour et dans la folie de la nuit. Par ma bave obscure, je peux dans l’instant tout comprendre et tout oublier, apercevoir le soleil en plein brouillard et m’asperger de ses rayons en pleine nuit.
J’offre ma compagnie, mon insomnie à la Lune qui resplendit, éclairée par l’astre du jour. Son maquillage de lumière me travestit et de mon crachat créateur né un spleen entouré de taches de ténèbres. Une valse lente, lente, lente qui de ses pas tapant le ciel me couche, nue et désabusée, sur un papier blême, jauni par les mains moites d’un artiste maudit.
Une encre romantique et sympathique, car la douleur est invisible et indicible.


De la chanson – je mets les mots en musique ; les vers sont une partition.
Tous les compositeurs sont poètes, puisque tous les poètes composent. Je gratte le papier comme on gratte les cordes d’une lyre. Et la mélodie est des mots qui s’envolent dans les airs, parfumant comme une senteur d’herbe chaude d’été les esprits glacés.
Il est des airs immortels, cachés au fin fond de la nature, traqués par de séculaires romantiques. Ces airs éternels sont mots et notes, aube et nuit, absolu et néant. Ils errent de ciel en ciel, s’égarent parmi les étoiles et retournent habiter pour un temps une plume perdue, isolée ; solitude.


« Je travaille à me rendre voyant ». Entourée, inspirée d’orphées d’orfèvre je poursuis le bateau ivre, dans un oubli, une folie des sens ; je vogue – entre tempêtes et repos de l’esprit – vers ce rivage vierge d’airs, de mots : l’inconnu. J’explore ce que l’homme n’a pu toucher, je m’enfonce dans les forêts denses, dangereuses, de la pensée ; et à la manière d’un Crusoé moderne, j’ai comme interlocuteur des poupées de mots, de phrases, de vers, qui sont ce que j’aurai tracé pendant des heures. Mes écrits.


Lubie – Prétention de l’artiste de connaître le monde, de le voir, le ressentir ; de le représenter, enfin. Dans un monde gouverné par la force des ténèbres, tout connaître montre que l’on ignore son ignorance. On s’en tient à la raison par peur de l’abstrait. On s’en tient à l’abstrait par refus, fuite de la raison. Quel fou n’ira jamais au-delà ? Ce monde est fou.




II



Je suis de la Ville. Je suis cette encre qui coule dans les caniveaux où se mélangent la pisse et la bière, les sueurs des soirées citadines. Je roucoule doucement près des ombres des rues ; je chante aux jupes qui passent sous les porches paternels – les talons claquent en titubements pressés. Je suspends parfois mes lignes errantes car le silence résonne dans les avenues noires ; la course folle de mes gouttes repart quand je ne suis plus seule, près des mères faisant renifler leurs mômes aux bruyants feux rouges. Je passe sans comprendre ces gens là ; les joyeuses silhouettes de l’aurore vont croiser le premier bus, celui qui réveille les rues froides. Je crois qu’elles ne dorment jamais, qu’elles s’enivrent d’un bonheur de contrebande…le conducteur pressé leur fait pitié, elles le jalousent. 
Voici l’aurore et son ciel rosé…le lendemain se fait aujourd’hui, la Ville voit sa vie continuer. Les clochards aux doigts de bébé sirotent des biberons de vinaigre sur un banc vert. 


Insomnia – Donnons nos nuits à la lune.  Dans le silence de la chambre étouffante, les questions s’évaporent en volutes de pensée ; le plafond enfumé a des figures mystiques – on touche du bout de l’âme la béatitude. 
La nuit envahit la chambre de l’enfant. Une voix imaginée murmure, amusée, des secrets de blouses bleues tâchées d’encre, d’insouciance, de bonheur. L’enfant tend sa petite main pour s’en aller voir ce qu’il y a derrière le noir, derrière les mots. La fièvre l’emporte au loin, sur une plage lointaine : il joue avec un drapeau blanc qu’il fait onduler sous le vent. 
Il renaît sans cesse, il tend la main aux étoiles et voilà en partance, le petit mousse, pour des rêves sans sommeil. Il oublie ces falaises aux milliards de fenêtres gangrénées par les flots. Les souvenirs s’enfuient en grain de sable sous la mer déchaînée. 


Je suis aux truies – J’ai partagé le rêve d’un autre homme, sans que le mien l’ait su. 
J’ai vu dedans ce qu’il est exactement – un pèlerin qui fait son propre pèlerinage et traîne sur les routes infinies son corps pourrissant. La douleur l’accable et rend à lui-même ce monstre apprivoisé par les siècles. J’ai vu son visage tordu, tuméfié, colérique, crasseux – le plus laid de toute la création. Mais c’est le rêve, l’autre réalité ! Le rêve a la laideur élégante ; son maquillage masque les pires impuretés. 
Longtemps j’ai contemplé cet être menteur condamné par ses visions des limbes, ces icônes alarmantes enfouies vivantes sous le marbre. J’ai attendu une sagesse nouvelle qui n’est jamais venue : il a en lui la profondeur de l’idiot et la vivacité des bêtes. 
J’ai été dans une ville inondée par des nuages de feu et de pluies de boue. Le ciel chutait à l’infini, une mer de minutes engloutissait tous les monuments. Et comme elle était immensément peuplée, un rire immense résonna au-dessus de la ville. 
Dans un petit morceau de songe, les rues tintinnabulaient entre des murs gigantesques – la belle vie rougissait dans l’ombre de la lumière. Des Erynnies sans visages faisaient boire aux hommes scoliotiques de gargantuesques bocks remplis de cadavres phtisiques, larmoyants dans la blancheur glaciale du cocktail. 
Alors les étoiles chutèrent à leur tour pour se donner aux premiers perdus. 

Dieu était la Couleur, et les couleurs étaient de nos réalités.  



Voici le matin aux bleuités douces
Qui lèvent l’âme et habillent le nu
J’ai partagé le rêve de tous
Sans que le mien l’ait su.





III





Promesse de la promise – J’ai juré de lui montrer l’enfer. Il en a peur, je le sais, il a peur de se découvrir lui-même livré aux insupportables flammes de la réalité. Alors, quand nous atteignons le fond du gouffre, j’entends un rire affreux venir de lui. Il se transforme en méchant garçon, il me raille, il me pointe du doigt, il me méprise tandis que je pleure dans ma robe blanche. L’enfer l’effraie, je ne sais jamais pourquoi il en rit autant, de ce rire affreux d’où tombe le désespoir. Il se fait bouffon, crieur public maquillé comme un Auguste bouffé par la peur – en errance. 
Je le suis au sol de l’abime, et je voudrais prier.  Y-a-t-il une autre vie possible ? Dieu ! Libérez mon homme des barreaux de la déraison, montrez-lui les nuages où naissent les Anges.  Dieu ! Dévoilez l’entendement de toute leur innocence ! Parce qu’il est infiniment seul, il ne voit que des armées de chérubins fusiller l’homme de leur bonté. C’en est trop pour lui, je le sais ! Son rire immonde résonne fort, il monte comme une bulle d’air du fond du monde. Je suis tout au bout du gouffre, et je voudrais prier. Mais je le suis ! Je le suis, ou j’en mourrai ! On se brûle ensemble à des farceurs aux charmes fous qui nous font suer des pensées nouvelles, à des visionnaires aux paupières closes baignés dans la postérité. 
- Il devient un maestro de fantaisie, plus garagiste que baudelairien ! Il fixe son œil malicieux sur les difformités ; il marche parmi les réalités irréelles en tuant peu à peu son âme dans un grand éclat de rire. Et tandis qu’il s’enivre et s’enfuit dans les maelstroms étoilés dévorés, il me laisse toute seule dans le silence. Je ne sais plus pourquoi je suis au monde. J’ai peur de ne jamais le voir revenir ; je rêve de ses yeux posés sur mes lignes et mes courbes, j’aime quand il me caresse du bout des doigts en me faisant chanter. 
Les sonorités sont mes baisers d’amoureuse. 
Je finis par m’effondrer et renaître entre ses doigts – l’amour, comme toutes nos richesses, est tâché de sang et porte les rides de la mort. Il me sourit et murmure d’une voix éteinte : «  nous sommes le décor de l’Histoire ! », son rire affreux le reprend ; je voudrais prier. 
Voilà que la fièvre devient trop forte, nous remontons à la surface. Il émerge doucement, mon noyé, avec des rides au coin des pensées. Il me regarde en tremblant, blême alors qu’il boit ses gouttes de feu, les larmes du soleil, pour calmer son rire dégoûtant. Et quand il s’endort, j’entends respirer les rêves de mon vieillard de vingt ans. 
J’attends le jour, son réveil, avec la crainte terrible de son départ. Même si je sens en lui le diable, l’homme méchant et doux, il est à moi, il me le faut ! Je veux continuer de baver sur ses feuilles meurtries mon or noir – ça nous tuera un jour et je recommencerai avec un autre comme lui. Ce sera de nouveau la nuit de la mariée et du condamné à mort. 





IV




Dites-moi, mes belles âmes, ma beauté. 
Nul miroir ne me convient, je ne sais pas me regarder. Je ne peux voir que ce monde qui se donne et s'abandonne à ma griffe trempée. Et plus je l'observe, plus mon reflet apparaît, se fixe sur le ciel bleuté, devenant clair parmi l'indigo parsemé de nuages rosés. J'aperçois mon visage nageant dans ces immenses écumes, et je hurle de peur, retenant à peine un rire de démence quand mon cri se perd dans la plénitude. 
Je sens tous mes membres gémir dans le son qui s'élève, aigu et perdu aux océans célestes. La feuille se met à grincer, à remuer de toutes ses forces. Elle veut me faire saigner, ne plus entendre ce que j'ai à dire, me voir couler en-dehors d'elle. Elle ne veut plus se déchirer de surprise à mon déchirement de femme meurtrie par la folie. 
Je ne suis pas née pour ça. Je porte en moi la colère, la rage, la violence, le goût du meurtre et le plaisir du sang. Quand je cours sur la cime du monde, maudissant les nuées, je me délecte des corps éventrés : les hommes s'assassinent et se déforment dans des danses difformes, improbables, frénétiques. Ils s'en vont violer les femmes dans des râles de sueur. J'attends les cous tranchés, les gosses pendus, les silhouettes brûlées et les vagabonds battus, désossés, couverts du crachat des foules. Je salive de la puissance et de l'action, portées jusqu'au bout de l'enfer. Tous mes plaisirs se déclinent jusqu'à l'orgasme, ce cri de damné que je pousse à la Lune, jusqu'au rêve. Je danse avec les milliards de squelettes quand les mortels, ces suceurs de sang, font pleurer les étoiles de rouges hurlements silencieux. 




V



Sophisticated music. Je m'arrête un instant de vivre, prête une oreille attentive, dégoulinante sur une musique bien plus pure que la mienne. Le sentiment occupe le corps, c'est un son solitaire, un vers qui erre sur un air de trompette. Enveloppée dans une encre sonore, la mélodie coule en gouttes de note et remonte le ciel. Elle s'évapore en fins liserés pour totalement disparaître en échos gommés. 
La vie reprend son rythme monotone, fade et blanche ; j'essaye de capter sur le papier les mots de cette partition, en vain, sur un air de trompette. 



A propos de celui qui Habite - Il est régent d'un pays lointain, où les dunes sont le dortoir de nos rêves. Longtemps il vécut dans le sublime, l’opulence, l'abondance, tout ce qui est semblable à l'éphémère ; des peintures, des meubles, des murs et des hommes. Maintenant il règne seul, commandant aux ruines de sa citadelle dorée. Tous ses sujets sont morts, exilés ou tués selon sa volonté. Personne ne viendra plus le critiquer ou l'attaquer, hélas. De peur de s'entendre condamner la vie qu'il tient encore du bout de son désespoir, sa voix s'est tue, ensevelie par ses propres échos. Il traîne sa noble carcasse ensoleillée dans les immenses galeries glacées où il contemple à loisir ses milliers de reflets. Autant de divinités humaines qu'il ne supporte pas plus que lui-même. Alors ses pas le poussent sous les splendeurs des dernières peintures flatteuses qui ont tapissé sa vie.  
La nuit, quand il se renfrogne dans ses draps rêches, nu comme un nouveau-né, il entend parfois des voix parvenir jusqu'à lui. Elles sont faibles et murmurent qu'elles l'aiment, avant de disparaître dans le silence de l'éternité. Le jour se lève toujours tardivement, à son zénith, le Roi se reconnaît dans tout ce qui brille. Il voudrait appeler à l'aide, mais il n'admet que ce qui brille. Il pense qu'il finira par mourir, à force de crier contre son alter-ego trônant plus haut que lui, Celui qui ne cesse d’étinceler  sur le monde. Mais il repose son masque sur son visage vidé, son masque d'or, son masque de mort. 
Deux yeux bleus envieux contemplent depuis la fenêtre d'une tour les dunes battues par le vent, le dortoir de nos rêves. 



Souvent je crus être malade. On me couchait prestement dans des draps de mots aussi froids qu'un lit de mort. Je frissonnais, cherchant quelconque chaleur, sentant mon chant s'étouffer sous la sueur du virus des lignes. Il n'y avait pas un docteur pour me soulager de ces maux ; quelques remèdes fugaces me guérissaient pour mieux me faire chuter. J'aurais voulu en finir dès le premier instant où naquit cette malédiction. Or, la chose m'était impossible, il fallait rester malade mais vivace, une viciée à jamais bien portante. 

Moi, l'insane, le poison, il m'est arrivé de séduire le mauvais patient, le malade imaginaire aux proses de rien, aux strophes lentes et rampantes pleines de la salive bavante du premier séducteur. On m'a privé de ma beauté, leurs venins marécageux se sont trop souvent mêlés à mon souffle humide et mort, pour faire cracher ma bile jusqu'à la lie. 






VI




J'attends patiemment, la goutte pendante, qu'il trouve sa propre voie, sa nouvelle mer, une respiration saccadée sur le drap blanc où il me couche. Il la cherche, dans une traque énergique, désespérée, tout le jour et surtout la nuit, toujours en veille, les yeux tournés vers les étoiles aux promesses de terminus. Je suis l'arme de ce chasseur romantique, et sa plus belle proie. Il me tient contre son corps en me visant, lorsque je fuis sans cesse vers lui. 
Nous finirons cette partie de chasse en duel dans un fossé boueux. Il se sentira seul à monde, perdu dans un puits de terre ; je serai sa seule lumière, celle qui l'attire pour mieux le faire couler. Nous pleurerons son espoir perdu et les encres que j'aurais abandonnées, les petites insouciantes et les aguicheuses sans écrin. Lui, rêveur de l'inconnu, m'a voulu comme un idéal. Il me désirera encore, dans l'éternité de sa plume, tandis que sa bouche envahie par la boue recrache, tousse, s'étouffe dans ses derniers hauts-le cœur. Il le sait, maintenant, je ne me livre jamais ainsi ; il faut vouloir se noyer , frôler la lumière derrière l'inconscience, puis ressortir la tête de ce monde en le trouvant  d'une beauté indicible. 
Il dira que je lui fais peur, alors que je demeure la proie que l'on chasse seulement pour l'empailler et l'accrocher aux murs des corridors orgueilleux. Qu'il me suive de par son monde : j'attends qu'il m'abatte, m'arrête en pleine course, en pleine fugue sur le chemin sinueux de l'inconnu. Il saura ensuite quoi faire ; dans ses yeux, je ne suis pas un trophée ou une récompense, je suis simplement la proie qu'il guette et qu'il touchera de ses mots. 
Quand son regard se posera sur mon corps vif et frêle, entre deux feuillages balancés par le vent des vers, je ne serai plus la proie. Il deviendra celui qui me nourrit, la faible créature solitaire qui frémira au moindre de mes rugissements. Il sursautera en entendant le plus silencieux de mes pas doux. Je serai le prédateur, et ma chasse durera jusqu'à l'épuisement final. D'un coup de crocs pointilleux, tout sera fini, et je me serai repue, une fois de plus, du chasseur d'encre. 





En perdition. L'école des pères a éduqué les fils pendant les siècles, tous savent penser avec la rigueur enseignante de la marge rouge, des grands carreaux bleus, de la première interligne indigo couverte de lignes noires, petites turbulentes tâchées d'insouciance. La date pour chaque leçon, soulignée respectueusement, un alinéa, et le savoir fait son entrée officielle. 
A la fin de ces leçons des pères, les fils récitent par cœur, sans trop de fautes, sans trop comprendre, ce qu'on leur a appris. Ils le récitent tellement bien que l'encre devient ancre véritable. Quand la sonnerie retentit, tout est noté, classé, rangé, et on ferme la porte du savoir. On pense que tout s'arrête à ce moment précis, on attend le lendemain pour reprendre ce chemin clair et tranquille. Ainsi les jours ne sont qu'une répétition de la découverte. 
Il arrive qu'un fils, dans l'école des pères, se dégage de ces leçons d'histoire. Il récite l'ancien et fait le nouveau. Il écrit ce qui est pensé depuis des mondes avant lui, il s'ennuie de la postérité passée dans les manuels. Il lui faut davantage – un dépassement des lignes droites pour accéder aux farandoles noires du rêve. Atteindre l'inédit, sans oublier les leçons des pères. 
Son œil pétillant se ternit rapidement, car là où il vogue, il n'y a plus de lignes, plus de savoir ; il n'y a rien à lire, à penser, à réciter. Qu'un champ entièrement blanc qu'il faut semer pour le cultiver à la force de l'esprit. Il n'y a plus de marge ni de carreaux, uniquement une mer immaculée qui attend la violente tempête, l'ouragan des mots. Que la houle de l'encre soit déchaînée et engloutisse les meilleurs navires. Tout est à faire, à refaire, encore et encore, dans le secret, dans la patience ; dans la volonté, enfin. Cela vaut déjà une larme fatiguée – sitôt suivie par la première goutte noire traçant la première lettre d'un nouvel alphabet. 


La moisson des morts affame les vivants.
L'homme maudit son passé
Ces vies qui l'élèvent sans lui dire où aller.





Et si je n'étais pas noire ? Me préférait-on si j'étais rousse, rouge, bleue, ou même verte ? Ce que j'aurais à dire serait si différent de ce que j'écris de ma salive d'ébène ? Puis-je seulement, simplement essayer d'écrire en une autre couleur ? Est-ce à ma portée, est-ce possible pour une telle encre ? J'ai peur que mes courbes de vénus noire n'apparaissent différemment à l'œil attentif qui lit mon âme.  Moi, l'encre comme des yeux qu'on ferme doucement, puis-je dire que je suis en réalité la violette la plus profonde, la rouge la plus pourpre, la verte la plus poète, la bleue la plus absolue ? 

Entendrait-on encore mon cri enragé, lorsqu'on me fixe en silence ? 





VII




Les Pas du Pantin – Sur un tréteau de nuages tonitruants s’agite l’homme vivant ; l’homme malade.
Il demande, les paumes plaquées sur les tempes douloureuses et les oreilles ruisselantes de sang, que tout bruit cesse de lui parvenir. Les doigts de bois agrippent le crâne fiévreux à chaque soubresaut des yeux roulant des orbites suppliciées. Tenu par des cordes chauffées à blanc, en toiles d’araignées, prisonnier parmi le silence, il erre sur les chemins éventés du continent ciel. Les fils brûlants rejoignent la peau en clous de fer enfoncés cruellement dans la chair du chêne. Pénétrant la sève, ils ont heurté, dans des déglutissements mécaniques, son âme déchirée. 
Errance démente du démon crucifié. Il ne sait plus s’il avance ou si on le fait avancer – courtisan du supplice. L’écorce du corps s’étire quand il s’éloigne de lui-même, mais il sent à peine sa laisse de chien quand il suit ce qu’il doit suivre. Ce Christ du néant continue sa danse dans un ciel au crépuscule achevé ; les fils chaleureux deviennent des toiles de buvard, aspirant la nuit d’une ronde blancheur. 
La Mécanique du Mal poursuit son mouvement, dans une danse de douleur : dans la nuit aux pointes scintillantes, on entend un rire vainqueur s’enivrer de tous les rêves qui s’échappent des sommeils naïfs. Il avale avidement pour ne plus jamais chuter. 
Au petit matin, on retrouvera le corps pendu au rose doucereux. Il se balancera au gré des réveils ahuris et des vents du monde. La musique reprendra sans lui, en un bal de pendus. 






VIII




Il est tout à fait possible qu’il me renomme par la possession. Je ne suis maîtresse de rien tout en croyant diriger ses doigts d’encre. Avec un autre nom, resterais-je moi-même ?
Carnets d’Angelica. 



Le lac des Signes. 
Je suis dévouée à la dénonciation. On m’invoque, parfois jusqu’à l’incantation, grande dame aux grands airs ; parfois pour me détruire comme une traînée d’encre de caniveau. 
Ma place est dans le grand monde, sans distinction. Je frappe à toutes les portes pour m’abreuver de la comédie humaine la plus raffinée. Lorsque l’homme se joue à jamais de l’homme, prétextant un rire lucide. 
Je vais parmi les conversations, tenant entre mes mains blanches une coupe du meilleur des vins, une liqueur de vérités. J’assiste, amusée, au marché noir mondain des sentiments. Comptable dans la fantaisie, j’accumule, avare de silences, les non-dits et les joues rougies. Je contemple les vitrines avec délectation quand je devine ce qui est caché derrière, ce qui demeure invisible. Tous semblent et se rassemblent, camouflant, dans un oubli complice, les cachots de la nuit et des nécessités. On se montre libre ; on parle peu des barreaux. Ma délation pose sa signature entre ces deux geôliers. 
Quand ma coupe se tarit, je vais valser – au milieu des entrechats des êtres faux. 




La réalité impériale ne laissera jamais vivre la fantaisie. Comme un maître doit tuer son mauvais disciple, elle la tuera lentement, à force de résignation. Elle surveille trop sa cour pour la laisser aller sur des chemins inconnus. Elle se fera assassine, cruelle lame paisiblement, bien paisiblement impassible. 
Il est possible que je ne sois qu’un hasard. Ma seule certitude, c’est que je n’en suis pas une. La fantaisie, à ces mots véritables, viendra en compassion. 
Dans le relief de mon iris vous verrez une folle fumée de flammes de fête – brûlantes au cœur de l’esprit – former un volcan éternel aux éruptions de vivre. 





IX



Le siècle vivant a fini d’assassiner, de ses tricoteuses régulières, le poète du Moi. La nouvelle heure, instable, déroule en quatre-sept des vers nouveaux, des vers de progrès. La poésie n’est plus du cœur, de l’âme, ou n’importe quel endroit berceau de l’inspiration. La poésie naît de chaque pigment de peau, qu’elle soit de la surface ou du revers du corps. Ver et rime s’enfuient loin du sentiment pour se retrouver parmi les milliards de refuges du monde sensible ; le monde inné en parole innée. 


Par-delà l’éther sans oiseau. 
L’Imagination, seule, ne suffit pas. N’encadrant l’homme que dans les réalités détournées, déconstruites à partir du réel, sa construction se retrouve même dans l’irréel formé de réalités. Cela suffit-il à l’évasion voulue ? Les hommes n’ont eu de cesse que de vouloir se libérer du réel, sa rigueur, son cours ordonné, cela par un réel modifié, rendu volontairement, à base de réalités, illogique et fou. Illusions, et illusion d’évasion. 
La fantaisie n’a pas pour but le rêve en brassage de réalités. Contraire à l’évasion, elle s’enferme dans la liberté de la création mûrie. Sans laisser aller l’esprit au non-sens, elle affirme, elle revendique le non-sens encadré comme une peinture uniquement faite de points de fuite. Aller, entre les premiers navires lancés hors des pays sur la carte, vers une liberté sans mirages réels. 





X



Irma au miroir – J’entrevois le futur des passants démembrés, perdant leurs bras métalliques quand crissent leurs dents de cuivre les unes contre les autres. Ils avancent, semblables aux serpents, en symphonie de sifflements mécaniques, qui roulent les r comme des roues sur le sable. Leurs yeux parcourent l’orbite comme un avion survole le monde ; des traînées de rêves derrière eux se parfument de crépuscules pour sentir la rosée du matin. Des ruisseaux avilis passent sous les ronces de la ville, tous tenus en laisse par un cadran automatique, dictateur et bourreau. Les épines s’accrochent dans la chair et l’étirent jusqu’à la mort. 
Une femme des îles passe nonchalamment sur sa chaise à porteurs que portent six des femmes qu’elle fut. Derrière, jetant ses excréments à des chiens à tête d’homme, son fils gras mange une glace de nuages de jazz. Il se rit de la masse rampante sans cesse humiliée, et plus il rit plus les charognards mangent. Plus il rit plus les charognards se confondent dans les charniers. Un rire ressemblant à un fouet qui claque, un raclement graisseux. 
On appelle cette femme comme on veut, mais il ne faut pas dire que nous sommes son fils. 



Histoire d’un nefandum. 
Le soir voit les ivresses âmées se libérer, un temps. Il prend les allures de crèche, de purgatoire – retour de l’insouciance. Celui-là, naguère le plus digne, chante des comptines quand le liquide ramène de ses doigts en sueur le souvenir, l’innocence – nostalgie utérine. Paradis artificiel retrouvé. 
Ainsi se dévoile le visage de ce monde rempli d’enfants qui, le soir venu, descendent les verres pour abaisser les masques. 
Une encre ne s’intéresse pas à l’enfant en costume d’adulte. Je veux l’homme mature, responsable ; l’homme grandi par le réel, le comprenant sans l’accepter et le vivant – pleinement – sans le regretter. Je ne partage ma couche de papier qu’avec celui qui sait dire, chanter, et sait faire aimer l’apprentissage jusqu’à la maturité définitive – à tous les autres. Il apparait écrivain à la postérité, poète fameux, philosophe remarquable ou simplement grand homme, car il est allé plus loin que l’enfance. 
Alors, messieurs mesdames, bas les masques. Vos visages de bébé, cachés derrière les rides, le maquillage et la barbe de trois jours, se dévoilent ; criminels et cachotiers, quand il vous suffit de vivre ; d’insouciance. 




XI



Les âmes apeurées tiennent en tremblant, entre leurs mains frêles, des cartes de piété froissées par la coutume. Frénétiques, folles en sueurs, délirantes, elles semblent danser d’après une transe répétitive, une incantation livide frôlant du mot l’injonction. Sauvez-moi ! SAUVEZ-MOI ! crient-elles en sanglots retenus jusqu’à l’étouffement noyé. L’icône regarde tendrement le visage poreux d’effroi ; elle lui offre le sourire de la Mère, une diagonale de compassion qui traverse le vide pour le combler. Le long du couloir molletonné, ces âmes contemplent toujours les cartes de piété, les ongles enfoncés dans les murs qui poussent des sourdes plaintes. SAUVEZ-NOUS ! Sauvez-nous ! De la lumière enfonce le verre des hublots, à chaque cri ; continuellement résonnent les frictions d’une centaine de mâchoires semblables à des claquements de porte. L’image sourit tendrement aux dents cassées, ravagées par la parole. 
Le noir revient briller ; alors la compassion, désarticulée, sourit comme le démon au banquet du Bien. 



Boudoir Encrier – La beauté nonchalamment allongée sur les coussins du vers réclame la gnôle & l’orage, l’éventail andalou & mes lèvres en confiseries. Est-ce possible d’attendrir si joliment une encre pourtant ridée de traits fous, habituée au papier étoilé ? Je me délecte de sa confiture de sourires confits ; ma langue de plume aspire tout le sucre, pensées échappées du rêve, comme si j’allais mourir au prochain point. Je meurs vraiment, je m’étrange à ma vie entre les draps que j’ai noircis : je sens poindre en moi des feux d’artifice liquides qui se déroulent vers mes altitudes ; il me dévoile l’escalier, l’escalier hors de moi, avec moi, l’escalier de l’extase, à quelques explosions de bonheur, à quelques marches, immenses & lumineuses, volant vers la divinité ; poétique de l’amour tout près du Soleil, non loin de la tombe d’Icare. 



Le jour de grand vent de la longue histoire. L’entre-deux noyé d’espérance ; se croire dans l’esprit d’un possédé couvrant ses passions à grands coups d’engeances débiles. On décria encore là-bas les idées d’un vieux fou croyant bien faire, mais les mots ne donnent que l’idée générale, l’opinion courante d’un point sur le monde, perdu au temps – les autres ont tout ignoré de ce qu’ils ont connu. 

Plan fixe, on fige tout d’un regard, âme & revolver. 




XII



Des scaphandriers marchent de leurs pas le plus lent, le moins fatiguant. Le plus lourd de leur pas semble durer une infinité sans cesse recommencée. La tenue est partout similaire : en armure et en vitre, afin d’éviter les coups, les blessures issus de la communication avec le monde. Tout contact avec chaque parcelle de réalité est évité, proscrit et redouté. Personne n’est à l’abri d’une décompression soudaine, un accident lors d’une remontée trop brusque. 
Dans les scaphandres remplis de larmes, l’homme poursuit sa lente errance sur la Terre ; sans vouloir voir dans sa chair le réel abyssal. 


Les baves de la pensée, charriées jusqu’au cœur, éclatent l’abcès d’un pauvre indécent rongé par une nuit sans fin. 


La roue du vélo tourne toute la journée. Il cherche à se perfectionner, il veut se montrer tel qu’il souhaite être : puissant, musclé, attirant, visible. La masculinité liée à la tyrannie sociale de l’apparence ne se salit pas les mains : il se donne lui-même le fouet. La machine tourne dans une pièce blanche, où résonne les révolutions des mouvements de roue. Plus l’écho est fort, plus la perfection se rapproche. Ainsi le sportif se grandit dans la pièce vide d’un appartement silencieux. Il fixe sans ciller sa montre, une horloge, un réveil et des milliers comme eux qui tapissent la pièce pour rythmer la vacuité absurde qui échappe à toutes les conventions rassurantes. La roue tourne de plus en plus vite, et commence à crisser ; à chaque coup de jambe frappé en chœur avec les aiguilles, une ride supplémentaire trace un calendrier sur la peau. 
Il va encore rouler dans les airs, jusqu’à ce que la mécanique se casse. L’appartement sera mis en vente et un couple occupera la pièce aux aiguilles désertes des montres invisibles. 


- N’entendez-vous pas les immortels claquant des dents, métamorphosés d’envies de vivre ! Parce qu’ils sont fous, fous…fous ! Fous d’être sans rien sentir ! et le vaste masque de l’indicible et univers ne s’applique pas à eux – une figure, qu’importe (et qu’emporte) l’air. 
L’essence finit par les tuer aux yeux des disparus.







Sur les bancs de pierre près du rivage des rêves, 
balayé par des vents en verre et contre tous, 
j'écrirai un jour l'histoire de Louise Delombes. 

Dans le creux silencieux 
des vagues opheliannes  de la mer des lunes, 
j'écrirai l'histoire de Louise Delombes

Dans les pas de deux des pas de danses des astres en choeur, 
un corail des lagunes éthérées contre ma bouche, 
j'écrirai l'histoire de Louise Delombes. 

Perdu aux nuées, écailles noires 
striées d'éclairs au serpentissime ciel, 
j'écrirai l'histoire de Louise Delombes

Au fond d'une liqueur de couleurs, 
enivré d'oeils d'arc-en-ciel et de bulles de laudanum, 
j'écrirai l'histoire de Louise Delombes 

Quand un soleil rose baignera le mood 
indigo dans la douceur de l'être, 
j'écrirai l'histoire de Louise Delombes

Au sein des aiguilles aux tridents coureurs, 
quand l'instant, sous une pluie multicolore de fols flocons, 
s'arrêtera pour s'errer dans les rues sales du temps, 
là j'écrirai l'histoire de Louise Delombes

Sur les briques des murs de l'école éventée 
par la fantaisie, les yeux pleins de couleurs inconnues, 
l'âme ivre de nuages en bémol, 
j'écrirai l'histoire de Louise Delombes

1 commentaire:

Mayday a dit…

"- Ma chère, nous voilà en augustes arlequins. La question est de savoir ce qu'il sortira de ce jouet...de l'eau ? des fleurs ? Un panneau marqué d'un "pan !" ? Ou alors, plus tristement, une balle ? Un rêve ? Vous-même, peut-être ? Ma volonté ? L'avenir ? La mort ? L'espoir ? Faites votre choix, et quand vous aurez choisi..."

Ce fut mon passage préféré.. et bien plus