mercredi 17 février 2016

Messages personnels






Toute langue possède son système de signes, son style, sa structure propres. Le traducteur n'est pas un passeur du sens des mots mais l'auteur de leur trame de relations nouvelles. Et il n'est pas le peintre de la partie éclairée du sens, mais le guetteur de l'ombre et de ce qu'elle suggère. 
Aussi le traducteur de poésie se retrouve-t-il dans la position du poète parallèle, libéré de la langue d'origine et faisant subir à la langue d'accueil un sort identique à celui que l'auteur du poème a déjà fait subir à sa propre langue. 
C'est dans cet espace de libération de l'oeuvre originale que le traducteur commet cette belle et inévitable trahison, qui protège la langue du poète de la pesanteur de sa nationalité mais aussi de sa dissolution dans la langue de la traduction. Et la poésie traduite se retrouve ainsi placée devant l'obligation de préserver tant les attributs universels de l'oeuvre que les traits qui signalent ses origines spécifiques déjà exprimées dans une autre structure de langue et un système de références propres. 

Mahmoud Darwich, préface à La terre nous est étroite, Décembre 1999




J'ai la nostalgie du pain de ma mère,
Du café de ma mère,
Des caresses de ma mère...
Et l'enfance grandit en moi,
Jour après jour,
Et je chéris ma vie, car
Si je mourais,
J'aurais honte des larmes de ma mère !




Il rêvait de lys blancs,
D'un rameau d'olivier,
Des seins de son aimée épanouis le soir.
Il rêvait, il me l'a dit, d'un oiseau
Et des fleurs de l'oranger
Sans compliquer son rêve, il percevait les choses
Telles qu'il les ressentait...et les sentait.
Une patrie, il me l'a dit,
C'est savourer le café de sa mère,
C'est rentrer à la tombée du jour.




Et la mort sur ton corps prend
Le visage du pardon.
Et je souhaite mourir
Au cœur du plaisir, ô ma pomme,
Ma femme brisée,
Et je souhaite mourir,
Hors du monde....dans une tornade qui s'éteint.
[...]
Je me répands à présent sur ton corps,
Tels les blés, telles mes raisons de rester où de m'en aller.
Je sais que la terre est ma mère,
Que sur ton corps, mon désir se dissipera sous peu.
Je sais que l'amour est une chose,
Et ce qui, cette nuit, nous unit, une autre.
Ni toi ni moi ne croyons à l'impossible.
Et toi et moi désirons un corps lointain,
Et chacun de nous tue l'autre derrière la fenêtre.
[...]
(Celle que mon corps réclame a deux visages.
Un visage hors le monde,
L'autre dans Sodome la vieille.
Et entre eux deux,
Je quête la face de la vérité).




Seuls, nos ne pénétrons pas dans la nuit.
Pourquoi ton corps souhaite-t-il la poésie
Et des fleurs de lotus plus lointaines que ma tombe,
Et pourquoi rêves-tu
Encore d'autres regards de martyr ?





Je me vêts de toi et me dévêts des jours.
Nulle Histoire, avant tes mains.
Nulle Histoire, après.
Ils t'ont nommée relève
Car la couleur de la révolution habite la mélancolie.
Les envahisseurs cherchant sur tes mains les marques de mon dos.
Je me dévêts de toi et me dévêts des jours.




Et je la désire
De l'ombre de ses yeux jusqu'aux vagues qui montent de ses chevilles, entière de rosée et de suicide.
Et je la désire :
Les palmiers meurent ou ressuscitent,
Une tresse m'accueille
Et les rivages regorgent ma dispersion.
Et je la désire :
Du premier des trépassés, de la mémoire des primitifs
Au dernier des vivants,
Géographie que je déchire et libère, oiseaux et arbres,
Et que je parcours, encerclement dans l'encerclement.
Je m'étends du côté d'un lendemain né de mes nombreux effondrements.
Voici ma paume nouvelle.
Voici mon feu nouveau
Et je coule les rêves dans les métaux.
Sont-ils revenus de Jaffa sans qu'elle y soit allée ?




C'est le sable.
Étendues d'idées et de femme.
Marchons en cadence vers notre trépas.
Au commencement les arbres élevés étaient femmes,
Une eau montante, une langue.
[...]
Le sable est forme et possibles.
Une orange qui oublie volontairement mon premier désir.
[...]
Et je m'évanouis maintenant dans la tempête de sable.
Le sable viendra couleur de sable.
Tu rejoindras le poète dans la nuit
Et ne trouveras ni la porte, ni le bleu.





Lorsque le sommeil l'a prise dans ses bras, j'ai dérobé ma main,
Bordé ses rêves,
Regardé un miel disparaître derrière ses paupières,
Prié pour deux jambes miraculeuses.
Je me suis penché sur les battements de son cœur,
J'ai vu du blé sur marbre et sommeil.
Une goutte de mon sang a pleuré,
J'ai tressailli...
Un jardin dort dans mon lit.





L es étoiles n'avaient qu'un rôle :
M'apprendre à lire
J'ai une langue dans le ciel
Et sur terre, j'ai une langue
Qui suis-je ? Qui suis-je ?
[...]
Le poème est dans l'entre-deux
Et il peut, des seins d'une jeune fille, éclairer les nuits
D'une pomme, éclairer deux corps
Et par le cri d'un gardénia
Restituer une patrie

Le poème est entre mes mains, et il peut
Gérer les légendes par le travail manuel
Mais j'ai égaré mon âme
Lorsque j'ai trouvé le poème
Et je lui ai demandé
Qui suis-je ?
Qui suis-je ?




Ils font obscurité ensemble, dans des ombres qui dansent au plafond de la chambre
Elle lui dit : Ne sois pas ténébreux après mes seins
Il dit : Tes seins, nuits qui éclairent l'essentiel
Nuits qui me couvrent de baisers, et nous nous sommes emplis
Le lieu et moi, de nuits qui débordent de la coupe
Elle rit de sa description. Et elle rit encore
Lorsqu'elle cache la pente de la nuit dans sa main.




Je n'ai pas besoin d'une nuit, à celle-ci pareille
Pour rêver
Un peu de ciel pour mes visites suffit
Je verrai alors le temps, léger, familier
Et je m'endormirai




C'est un amour qui va sur ses pieds de soie,
Heureux de son exil dans les rues.
[...]
C'est un amour pauvre qui fixe le fleuve
Et il s'abandonne aux évocations : où cours-tu ainsi,
Jument de l'eau ?
Sous peu, la mer t'absorbera.
Va lentement vers ta mort choisie,
Jument de l'eau !
[...]
Qu'une femme s'en va, au soir, vers son secret,
Elle trouve un poète marchant dans ses obsessions.
Et chaque fois qu'un poète va au plus profond de lui,
Il trouve une femme se dénudant devant son poème..





Avec la coupe sertie d'azur,
Attends-la 
Auprès du bassin, des fleurs du chèvrefeuille et du soir, 
Attends-la 
Avec la patience du cheval sellé pour les sentiers de montagne, 
Attends-la 
Avec le bon goût du prince raffiné et beau, 
Attends-la 
Avec sept coussins remplis de nuées légères, 
Attends-la 
Avec le feu de l'encens féminin partout, 
Attends-la 
Avec le parfum masculin du santal drapant le dos des chevaux, 
Attends-la. 
Et ne t'impatiente pas. Si elle arrivait après son heure, 
Attends-la 
Et si elle arrivait, avant, 
Attends-la 
Et n'effraye pas l'oiseau posé sur ses nattes, 
Et attends-la 
Qu'elle prenne place, apaisée, comme le jardin à sa pleine floraison, 
Et attends-la 
Qu'elle respire cet air étranger à son coeur, 
Et attends-la 
Qu'elle soulève sa robe, qu'apparaissent ses jambes, nuage après nuage, 
Et attends-la 
Et mène-la à une fenêtre, qu'elle voie une lune noyée dans le lait, 
Et attends-la 
Et offre-lui l'eau avant le vin et 
Ne regarde pas la paire de perdrix sommeillant sur sa poitrine, 
Et attends-la 
Et comme si tu la délestais du fardeau de la rosée, 
Effleure doucement sa main lorsque 
Tu poseras la coupe sur le marbre, 
Et attends-la 
Et converse avec elle, comme la flûte avec la corde craintive du violon, 
Comme si vous étiez les deux témoins de ce que vous réserve le lendemain, 
Et attends-la 
Et polis sa nuit, bague après bague, 
Et attends-la 
Jusqu'à ce que la nuit te dise: 
Il ne reste plus que vous deux au monde. 
Alors, porte-la avec douceur vers ta mort désirée
 Et attends-la…!






Mahmoud Darwich, La terre nous est étroite







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